Tempête sur le marché de la dette d’entreprise

Porté par des taux d’intérêt toujours plus bas et, depuis le «what it takes» de Mario Draghi en 2012, un soutien sans faille de la Banque centrale européenne (BCE), le marché obligataire en euro dédié aux entreprises (ou du « credit corporate ») n’a cessé de monter en puissance ces der nières années. Les investisseurs y trouvaient des rendements plus généreux que sur la dette d’Etat. Les émetteurs, eux, pouvaient lever de la dette à bon compte, qu’il ‘agisse de grandes entreprises, utilisatrices traditionnelles des financements de marché ou, de plus en plus, d’ETI, souvent moins bien notées.

Cette pério de dorée a pris fin. La 23e année du marché du crédit en euro s’annonce comme sa pire année de puis sa naissance, le 31 décembre 1999. , en 2008, la pire année pour la dette corporate en euro jusqu’à maintenant, il avait perdu seulement 4% sur l’ensemble de l’année, selon les calculs des stratégistes de Société Générale.

«Même si cette semaine est marquée par une certaine accalmie, la situation ne devrait pas s’améliorer au second semestre », estime Guy Stear, chez Société Générale CIB. Les investisseurs ne s’y sont pas trompés et retraits de capitaux d’une ampleur inédite depuis le début de l’année.

Un nouveau monde

Personne n’avait en effet anticipé une remontée des «spreads» (sup plément de rendement par rapport au taux sans risque) aussi rapide sur la dette d’entreprise en euro. investissement, au moins triple B) est passée de 90 points de base fin octobre 2021 à 215 en fin de semaine der nière.

«Le marché du crédit est entré dans un nouveau monde», poursuit Guy Stear. Ces dix dernières années, avec le soutien de la BCE, les spreads évoluaient entre 90 et 170 points de base, à part au pic de la crise du Covid. «Le rôle de la banque centrale a changé et la nouvelle fourchette du marché devrait être à la fois plus haute et plus large; nous l’estimons entre 130 et 280 points de base.» Le point haut pourrait être atteint en fin d’année , selon lui. Les primes de risque, équivalentes aux niveaux atteints en mars 2020, seraient alors les plus élevées depuis la crise de la zone euro.

Retrait de la BCE et des assureurs

Cette tempête peut s’expliquer par au moins trois facteurs. D’abord, la remontée des taux sans risque (ceux de la dette des Etats jugés les plus sûrs) pèse sur les coûts de financement. BCE, qui détient près de 15% de la dette corporate en euro notée en caté gorie d’investissement, se contentera à partir du 1er juillet, de réinvestir le fruit du remboursement de ses titres arrivés à échéance.

«Une baisse des achats de la BCE aura un impact sur la demande lors des nouvelles émissions, ce que le marché n’intègre pas encore totalement», observent les stratégistes de Société Générale. Mais la moindre présence des assureurs ‘Etat redeviennent intéressants, aura un effet au moins aussi important.

Ils étaient devenus les principaux acheteurs de corporate bonds depuis la grande crise financière. chez Carmignac. De quoi accentuer les difficultés des entreprises les moins bien notées, dont le poids s’est considé rablement accru ces dernières années. Les spreads entre les crédits les mieux et les moins bien notés pourraient

Envolée du prix des matières premières et détérioration des marges

La tempête s’explique enfin –et surtout pourrait être alimentée –par l’en volée du prix des matières premières. Celle-ci va bientôt peser sur la solidité financière des entreprises. jusqu’à cinq trimestres pour impacter les marges des sociétés », souligne Guy Stear.

Jusqu’à main tenant, le crédit de bonne qualité, plus sensible à la remontée des taux sans risque, a davantage souffert que le high yield [la dette notée en catégorie spéculative, NDLR]«Mais cela ne devrait pas durer», poursuit Guy Stear, qui prévoit une érosion des profits des entreprises. Dès lors, les défauts pourraient s’accé lérer l’an prochain. %. Moody’s attend une accélération vers 3% et nous pensons qu’ils peuvent atteindre 6,5% au second semestre 2023. »

À noter

Fin 2021, l’encours des émissions d’obligations d’entreprise et des emprunts bancaires dans la zone euro s’élevait respectivement à 1.662 et 4.995 milliards d’euros. 706 milliards d’euros pour les financements de marché (dont 599 milliards en euros), et 1.269 milliards pour les crédits bancaires.